#cahiersducinéma –“Janvier 2014 – n°696 : Exaltation” …

Janvier 2014 – n°696 : Exaltation


L’année se lève sur trois films exaltés. Pourquoi exaltés  ? Parce qu’ils embrassent large, parce qu’ils créent de l’élan et de la fureur. On voit tellement de films qui embrassent petit, satisfaits de circonscrire leur mini-territoire, que cet appel d’air salvateur fait démarrer 2014 sur les ailes du vent. Miyazaki sublime sa vie de dessinateur de manga en ingénieur aéronautique et parcourt vingt ans de l’histoire du Japon. Scorsese revient féroce avec une charge sur l’homme de Neandertal de Wall Street. Lars von Trier raconte la vie entière d’une maniaque insensibilisée, se tenant au bord de l’humanité. Chaque fois la hauteur de vue surprend, surtout après une année 2013 marquée par des ovnis formels fermés sur l’intime (L’Inconnu du lac, La Vie d’Adèle, même Gravity, même Spring Breakers). Les trois visent au «  grand film  » – et les trois se tiennent au bord du gouffre.

Qu’est-ce qu’un grand film  ? Pas forcément un chef-d’œuvre, pas forcément un film meilleur – il est permis de préférer les petits Miyazaki (Totoro, Ponyo) à celui-ci. Mais il a l’ambition d’embrasser beaucoup, d’embrasser un peuple, un pays, une époque, la terre, les hommes, de traverser le temps. Sans cette ambition, si rare aujourd’hui, le cinéma étouffe, nous étouffons. Un grand film, nous le disions en 2012, lorsque sortaient Melancholia et Habemus Papam, dialogue avec d’autres artistes, reprend les choses là où elles ont été laissées, il n’avance pas seul. En même temps il radiographie immédiatement son époque, et doit donc affronter l’idée de catastrophe qui constitue désormais le fond de notre imaginaire. Étonnamment il n’y a que des cinéastes d’un certain âge qui prennent aujourd’hui cette hauteur, comme s’il fallait avoir vécu une vie pour s’y autoriser (Moretti tournait pourtant le génial Palombella rossa à 35 ans).

Il n’y a pas de grand film sans une forme d’exaltation. L’exaltation est l’affect qui nous déborde et qui décuple notre moi, il y est question de plus que nous, de quelque chose de plus large qui nous emporte. L’exaltation de la passion – ce travail auquel le dessinateur donne sa vie dans le film de Miyazaki – contrebalance le désastre de la guerre à venir. Mais il y a aussi l’exaltation dans la haine. On pouvait redouter que Scorsese livre un film aussi cynique que le mode de vie qu’il dépeint. Or la rage dont il fait preuve stupéfie. En abandonnant sa bienveillance pour les voyous latino- américains, il ne garde que la part critique de Casino ou des Affranchis. Il peut prétendre au film le plus juste sur la laideur de l’époque, le capitalisme dégénéré, le narcissisme éhonté, le règne de la bêtise, concentrant les arguments de deux textes publiés récemment dans les Cahiers, «  De la vulgarité  » par Dork Zabunyan (no 692) et le manifeste pour le «  carnavalesque  » de Pacôme Thiellement (no 695). Ce qui donne toute son ampleur au Scorsese, c’est moins la fresque de trois heures que le plan unique de son contrechamp  : l’histoire de ce charlatan charismatique se termine par les regards ébahis, en attente, d’une foule d’automates qui dépose son espoir entre ses mains. La charge ne sauve personne, notre époque ayant remis les clés de son destin à des hommes qui ne sont plus des hommes.

Exaltation noire enfin, jouissance de l’anéantissement. Comme Le Loup de Wall Street, Nymphomaniac de Lars von Trier est un film sur l’insensibilité absolue, mais lui n’a que faire de l’époque. Il est directement connecté à l’univers. Le Danois se niche dans une forêt ancestrale. Pour lui il n’y a que deux entités, à égalité, flottant dans le néant  : Moi et le monde. Et l’un peut détruire l’autre. Égotisme monstrueux mais qui au moins reconnaît le monde comme altérité. C’est pour cela que sa quête, ironique et désespérée, importe tant malgré ses errements. Le monde disparaît de plus en plus des films. Ne reste que la société, l’homme dans la société avec ses petites histoires. Mais l’homme dans le monde  ? Face à l’univers, face à la nature, face à sa nature, face à la mort  ? Il est révélateur que le seul cinéaste qui exalte l’ambition existentielle du cinéma moderne (Bergman-Antonioni-Tarkovski) cherche à occuper aujourd’hui la place de l’antéchrist ou du poison – celui qui nie le monde. Il ne reste qu’un antidote, à réciter envers et contre tout, comme un mantra  : « Le vent se lève  !… Il faut tenter de vivre  ! » 

Advertisements

About jonwadier

Translator
This entry was posted in Uncategorized. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s